Grilles françaises vs. grilles anglo-saxonnes

Les mots croisés français et anglo-saxons partagent un principe — croiser des mots dans une grille — mais divergent sur presque tout le reste. Ces différences reflètent deux visions culturelles du jeu de mots.

La grille américaine obéit à des règles strictes codifiées par Margaret Farrar : format carré (typiquement 15×15 en semaine, 21×21 le dimanche), symétrie rotationnelle à 180°, toutes les cases blanches interconnectées, chaque lettre « vérifiée » (appartenant à un mot horizontal ET vertical), mots de trois lettres minimum, et souvent un thème unificateur. Les cases noires représentent environ un sixième de la grille. La difficulté au New York Times progresse du lundi (facile) au samedi (très difficile).

La grille française est radicalement différente. Le format standard est plus petit, typiquement 10×10, et les cases noires sont réduites au minimum absolu — de 12 à 19 % en moyenne, certains virtuoses descendant à 6-7 %. Aucune symétrie n'est exigée. Les mots de deux lettres sont autorisés. Les accents sont ignorés (É, È, Ê = E). Toutes les cases blanches n'ont pas besoin d'être interconnectées. Et surtout, depuis Scipion, la convention veut qu'aucune case noire n'apparaisse sur le pourtour de la grille.

Anecdotiquement, cette extrême parcimonie en cases noires aurait une origine historique surprenante : pendant la Seconde Guerre mondiale, le renseignement militaire français a interdit les mots croisés dans la presse, craignant que les cases noires ne servent à transmettre des messages codés. Après environ trois mois (deux mois selon les sources), face au tollé public, l'interdiction fut levée — mais avec une restriction : chaque grille ne pouvait contenir que 5 cases noires. Cette contrainte, devenue tradition, pourrait en partie expliquer pourquoi les grilles françaises sont si « blanches » !

La grille britannique cryptique constitue un troisième modèle. Elle comporte davantage de cases noires (environ 35 %), seule la moitié des lettres est vérifiée par un croisement, et chaque définition contient obligatoirement une indication directe ET un jeu de mots codifié (anagramme, charade, mot caché, inversion). Le nombre de lettres de la réponse est toujours indiqué entre parenthèses — convention absente des grilles américaines.

Il faut enfin distinguer les mots croisés des mots fléchés, spécificité française importée de Suède en 1969 par Jacques Capelovici (« Maître Capelo »), qui en composa pour Télé 7 Jours pendant plus de quarante ans. Dans les mots fléchés, les définitions sont inscrites directement dans les cases de la grille, avec des flèches indiquant la direction de la réponse. Plus accessibles, les mots fléchés ont aujourd'hui dépassé les mots croisés en termes de ventes en France, dominés par deux éditeurs : Mégastar et Sport Cérébral.

Vocabulaire spécifique aux mots fléchés : on parle de la potence pour désigner les mots de la seconde / seconde colonne, qui sont traditionnellement les plus durs à trouver (il est plus facile de commencer par le bas à droite d'une grille, où l'on peut plus facilement s'aider des terminaisons).


Sources :

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