La France est sans doute le seul pays où les créateurs de mots croisés — les verbicrucistes (terme où le cruciverbiste est le résolveur, l'« Œdipe », et le verbicruciste le « Sphinx ») — sont de véritables figures culturelles, dont les grilles portent une signature reconnaissable comme celle d'un écrivain.
Max Favalelli (1905-1989) incarne le passage du genre à la culture populaire. Encouragé par Tristan Bernard lui-même, il publie sa première grille en 1936 dans le magazine Candide. Sa carrière s'étend ensuite à Paris-Match, France-Dimanche, L'Express, L'Équipe et le Journal du Dimanche, totalisant plus de 70 000 grilles en près de cinquante ans. Mais c'est la télévision qui le rend célèbre : présentateur du Mot le plus long (1966-1970) puis de Des chiffres et des lettres (1972-1985), Favalelli devient un visage familier des foyers français. On lui attribue une définition audacieuse datant de l'Occupation : le mot MARÉCHAL défini comme « a mérité le bâton ».
Robert Scipion (1921-2001), journaliste et scénariste ami de Sartre, commence à écrire des grilles pour tromper l'ennui lors d'un reportage en mer du Nord. Dès 1967, il publie dans Le Nouvel Observateur, puis dans Paris Match et Le Canard Enchaîné. Scipion révolutionne le genre par deux innovations majeures : il impose la règle de l'absence de cases noires sur le pourtour de la grille, et il porte la définition cryptique à un niveau inédit. Sa définition la plus célèbre reste « Tube de rouge » en 14 lettres = INTERNATIONALE (« tube » au sens de chanson à succès, « rouge » au sens de communiste). Autre bijou : « Chef-d'œuvre de Victor Hugo mais seulement pour les Belges et les Suisses » en 12 lettres = NONANTE-TROIS (93, puisque Belges et Suisses disent « nonante »).
Georges Perec (1936-1982), membre de l'OuLiPo, auteur de La Disparition (roman lipogramme sans la lettre « e ») et de La Vie mode d'emploi (Prix Médicis 1978), crée les mots croisés du magazine Le Point de 1976 à sa mort en 1982 — 135 grilles devenues mythiques, rééditées depuis chez Gallimard. Son approche est mathématique : minimiser les cases noires, maximiser la densité. Ses définitions sont poétiques et multicouches : « Sa bouche est un regard » en 5 lettres = ÉGOUT (la « bouche » d'égout, le « regard » d'égout). Il théorise l'art de la définition dans une préface fameuse, Considérations de l'auteur sur l'art et la manière de croiser des mots, et catalogue 28 définitions différentes pour le seul mot « IO ». Sur Cruciverbe, on en connaît même encore plus, vous trouverez la liste exhaustive dans l'article sur la mythologie grecque.
Michel Laclos (1926-2013), fils d'ouvrier métallurgiste sans diplôme au-delà du certificat d'études, débute en 1972 avec de petites grilles dans le quotidien Le Figaro, avant de devenir le verbicruciste attitré du Figaro Magazine dès son lancement en 1978, poste qu'il occupera plus de trente ans. Ses grilles géantes de 20×20 et ses quinze volumes publiés chez Zulma (certains vendus à plus de 50 000 exemplaires) en font le « prince des verbicrucistes ». Définitions emblématiques : « Gare à la peinture » en 5 lettres = ORSAY (gare devenue musée), « Père de chaussures » en 4 lettres = NOËL (le Père Noël remplit les souliers), « Phoque en pointillé » en 5 lettres = MORSE (à la fois le phoque et le code).
Parmi les figures plus récentes, Philippe Dupuis signe les grilles du Monde depuis 1997, Jacques Drillon a succédé à Scipion au Nouvel Observateur en 2003 avec des grilles remarquables de 10×10 ne contenant que 6 à 7 cases noires, et Yves Cunow, historien des mots croisés et président de l'association « À la croisée des mots » (2009-2019), a pris la relève à L'Obs de 2020 à 2022.
L'émission Apostrophes de Bernard Pivot, en 1981, offre aux mots croisés leur moment de gloire télévisuelle en réunissant sur le même plateau Perec, Scipion, Favalelli, Laclos, La Ferté et d'autres. C'est probablement la seule fois dans l'histoire de la télévision française que des verbicrucistes sont traités en auteurs à part entière.
Sources :