L'histoire française des mots croisés

En France, le mot croisé a pris une tournure unique : arrivé le 9 novembre 1924 dans Dimanche-Illustré, il est devenu un art littéraire à part entière, porté par des figures comme Tristan Bernard, Robert Scipion, Georges Perec et Michel Laclos. Là où les Anglo-Saxons privilégient la symétrie et les thèmes, les Français ont érigé la définition en forme d'esprit. Cette histoire, riche en personnages et en anecdotes, explique comment un simple passe-temps est devenu un phénomène culturel planétaire.

Le 9 novembre 1924 : la France découvre la « Mosaïque mystérieuse »

Le premier mot croisé français paraît le 9 novembre 1924 en une de Dimanche-Illustré, supplément dominical du quotidien L'Excelsior, sous le titre poétique de « Mosaïque mystérieuse » — rebaptisé par la suite « Problème de mots croisés ». Cela survient exactement une semaine après le premier mot croisé britannique dans le Sunday Express (2 novembre 1924). La vague traverse la Manche et l'Atlantique presque simultanément.

L'engouement est immédiat. Dès 1925, les mots croisés envahissent la presse française — Le Gaulois, L'Excelsior — ainsi que les cartes postales, publicités et chansons. Deux événements fondateurs structurent cette année charnière. En avril 1925, paraît l'Album Éléphant (Grasset), premier recueil français de mots croisés, compilant des grilles publiées dans Dimanche-Illustré et vendu, à l'américaine, avec un crayon Conté. Puis Tristan Bernard, romancier et dramaturge célèbre, publie en août Mots croisés : cinquante problèmes chez Grasset, apportant au genre ses lettres de noblesse littéraires.

Le 6 mai 1925, Tristan Bernard fonde Le Gril Hebdomadaire, premier périodique entièrement consacré aux mots croisés. La même année, Renée David crée Le Journal des Mots Croisés et des Jeux de Société, premier magazine spécialisé. Surnommée « la papesse des mots croisés » de 1925 à sa mort en 1938, elle collabore avec Bernard pour développer un style distinctif où l'humour, le calembour et la référence littéraire remplacent la définition sèche du dictionnaire. Ce choix fondateur qui fait de la définition un art continuera de distinguer les mots croisés français de leurs homologues anglo-saxons.

Du papier à l'écran : la révolution numérique des mots croisés

La transition numérique a transformé la pratique sans abolir les fondamentaux. Le New York Times a publié son premier mot croisé en ligne en 1996, lancé une application dédiée en 2007, puis introduit le Mini Crossword (grille 5×5 quotidienne) en 2014. L'acquisition de Wordle en 2022 a marqué un tournant stratégique : l'application rebaptisée NYT Games en 2023 regroupe désormais mots croisés, Wordle, Spelling Bee, Connections et Strands. En 2024, plus de 10 millions de joueurs quotidiens et 1 million d'abonnés premium témoignent de la vitalité du format. En février 2026, le NYT a lancé le Midi Crossword (9×11 cases), format intermédiaire entre le Mini et le classique.

En France, la transition numérique est plus discrète mais réelle. Franceinfo propose des mots croisés et mots fléchés quotidiens gratuits en ligne. Sport Cérébral offre des grilles hebdomadaires gratuites avec abonnement pour l'accès quotidien. Le site suisse mots-croises.ch propose des centaines de grilles interactives. Des outils d'aide comme Cruciverbe assistent les cruciverbistes en difficulté. Côté création, certains verbicrucistes utilisent désormais des logiciels de génération de grilles, bien que des puristes comme Gaëtan Goron (L'Obs) continuent de travailler entièrement à la main — Michel Laclos consacrait deux jours pleins à composer manuellement une grille 20×20.

L'intelligence artificielle s'est également emparée du domaine. Le programme Dr. Fill a surpassé tous les concurrents humains au tournoi américain ACPT en 2021. Le projet italien WebCrow a été adapté aux mots croisés français, mais se heurte à la difficulté spécifique des grilles françaises : formats non standardisés, styles variables selon les auteurs, et corpus d'entraînement limité (7 000 grilles résolues contre des millions pour le format américain).

Conclusion

L'histoire des mots croisés révèle un paradoxe fécond : un jeu considéré comme un « gaspillage primitif » par le New York Times en 1924 est devenu l'un des produits les plus rentables de ce même journal un siècle plus tard. En France, ce qui aurait pu rester un simple divertissement importé s'est transformé en un genre littéraire mineur mais authentique, où la contrainte formelle (croiser des mots dans une grille avec un minimum de cases noires) engendre une créativité linguistique comparable à celle de l'OuLiPo. La lignée de verbicrucistes français qui va de Tristan Bernard à Georges Perec n'est d'ailleurs pas métaphorique : Perec cite explicitement Scipion, Laclos cite Favalelli, et tous revendiquent Bernard comme père fondateur. Le passage au numérique n'a pas tué cet art ; il l'a élargi à de nouveaux publics, tout en posant un défi inédit : celui de l'intelligence artificielle, qui résout déjà les grilles américaines mais bute encore sur l'esprit français de la définition à double sens.


Sources:

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